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 La somme de mes parts

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Dwelt
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MessageSujet: La somme de mes parts   Mer 15 Aoû - 15:20

Mes Parts ne sont qu'une partie du problème

Source : PODS - Parts are only part of the problem

J'ai un trouble dissociatif de l'identité. J'ai beaucoup de "parts" de ma personnalité qui sont uniques, séparées et distinctes. Mes "parts" ou "alters" sont collectivement la personne que je suis. Je suis la somme de mes parts. Elles sont chaque lettre, et je suis la phrase. Par moment, différentes parts prennent le "contrôle" de mon corps, de mon esprit, de mon comportement : c'est un "switch", et il peut être facile à observer ou subtil. La part qui vient au-dehors, qui prend le contrôle, peut avoir un nom différent, peut se sentir d'un âge ou d'un genre différent et, plus généralement, verra le monde d'une façon très différente de la mienne.

Perturbant ? Etrange ? Fascinant ?... oui et non. Les parts sont la base, les briques qui forment ce phénomène que l'on connaissait sous le nom de Trouble de la Personnalité Multiple. Les gens qui n'ont jamais rencontré les parts d'une autre personne disent parfois que c'est un diagnostic controversé, mais la réalité du TDI ne peut pas être confondue une fois qu'elles ont rencontré ces parts. Au bout d'un moment, cela devient normal. Ce n'est plus perturbant, bizarre et fascinant. Et alors, et peut-être seulement alors, vous pourrez voir au-delà de l'étiquette et réaliser que le TDI est causé par un trauma chronique, répété, qui prend place tôt dans la vie et s'inscrit dans la continuité d'un schéma d'attachement désorganisé. Le TDI ne se développe pas sans raison.

Quand vous voyez le TDI comme résultant quasiment toujours d'un trauma extrême, vous pouvez peut-être commencer à comprendre pourquoi les gens ne veulent pas croire que cela existe : parce qu'ils refusent d'en reconnaître les causes. Il est plus facile de nier l'impact des abus durant l'enfance que de faire face à la réalité.

Pendant longtemps, les critères de diagnostic du TDI (tel que présenté dans le DSM-IV) se sont concentrés sur l'existence de "parts" et demandaient des preuves évidentes de switch. Mais ces critères de diagnostic ne reflètent pas vraiment ce que c'est que de vivre avec cette condition. Le TDI, de par mon expérience, est très mal représenté : une caricature de ce trouble s'est formée dans les consciences. Commençant avec Sybil, les médias ont continué de présenter comme la norme la forme la plus visible et la plus "média-génique" du TDI. De façon typique, c'est le TDI avec une part Kevin-13-ans-grossier qui interrompt soudainement l'hôte femme-de-50-ans (comme si elle portait en elle un genre d'alien parasite) qui disparaîtrait ensuite pour être remplacer par un adorable enfant de 6 ans en recherche d'attention.

Et cette vision du TDI de la part des médias est quelque chose qui a souvent été chère à mon coeur. A plusieurs occasions, j'ai reçu des demandes de différentes compagnies de production de télé afin de participer à un documentaire. J'ai discuté avec l'une d'entre elles pendant un moment. Ils voulaient faire une émission de type "mouche-sur-mur". Ils étaient très enthousiastes : cela ferait connaître le TDI, permettrait aux gens de comprendre ce qui s'y rapportait, l'amènerait dans la lumière. Une équipe de tournage me suivrait partout chaque jour pendant une semaine entière. A ce moment, j'ai dû les couper : "Désolée," j'ai dit, "mais je ne suis pas si intéressante que ça. Majoritairement, tout ce que je fais c'est fixer mon écran et écrire. Mes parts ne sortent pas quand je travaille. En fait, en ce moment, mes parts ne sortent pas du tout, sauf lorsque je suis en thérapie, et vous ne filmerez pas ça. Je ne suis pas vraiment un sujet passionnant."

Les producteurs ont été assez déçus que je dissipe le mythe selon lequel tout ceux avec TDI vivent une farandole incontrôlable de switchs frénétiques et facile à observer pour le public. Pour ceux qui vivent cela, il est peu probable qu'autoriser une compagnie de télé à les filmer soit bénéfique pour leur santé mentale. Cela me semble un peu trop proche d'une "performance de cirque", d'être exploité pour le divertissement sur Channel 4 afin d'égayer la classe moyenne.

Avoir des parts et switcher est la base du TDI : personne n'en doute. C'est l'aspect le plus étrange, le plus effrayant et sûrement le plus honteux de cette condition, et c'est sans aucun doute la raison pour laquelle cela attire tant l'attention et la fascination morbide que l'incrédulité hostile des gens qui nient l'existence du TDI. Mais je pense que l'accent mit sur le phénomène des parts est néfaste : il existe tellement d'autres aspects de ce qu'est la vie avec TDI. Les symptômes du TDI sont les symptômes d'une souffrance qui n'a pas été apaisée, et cette souffrance se manifeste de beaucoup de façons, pas seulement à travers les parts.

Pour moi, mon focus initial sur les multiples "parts de ma personnalité" a émergé très tôt dans mon travail thérapeutique, jusqu'à ce que l'on perde le compte une fois les 100 dépassés, et m'a poussé à adopter une vision plus panoramique de la chose. Il y a plusieurs facettes au fait de vivre avec un TDI : le manque de pouvoir, ou "l'impuissance apprise" ; la difficulté à gérer ses émotions, aussi connue sous le nom de "régulation de l'affect" ; les problèmes relationnels autour de la capacité à poser des limite et à maintenir, ou ne serait-ce qu'atteindre, un sens de Soi solide ; ce nuage de honte qui gronde au-dessus de nos têtes ; le combat contre le déni et la perception de la vérité ; les impacts somatiques ; les difficultés à différencier le passé du présent ; et tous les nombreux autres effets désorganisateurs du trauma qui ont affecté l'ensemble de notre fonctionnement et de notre personnalité.

Alors pour moi, le TDI c'est cette couverture mouvante d'effets et de conséquences qui couvre tous les aspects de ma vie, et qui ne se réduit pas seulement à des conflits et des batailles pour le contrôle entre mes parts. Maintenant que mes switchs sont majoritairement contrôlés et gérables, et même "logiques", j'ai toujours beaucoup de travail à faire sur les autres aspects que j'ai évoqués au-dessus : si seulement les parts pouvaient être le seul problème...

De fait, le groupe d'experts qui ont écrit le Guide de traitement du Trouble Dissociatif de l'Identité publié par l'ISSTD (2011) dit :

"... les thérapeutes qui ont de l'expérience dans le traitement du TDI ne prêtent en général qu'une attention limitée au style et à la façon dont se présentent les différentes identités alternantes. Au lieu de ça, ils se concentrent sur les caractéristiques cognitives, affectives et psychodynamiques de chaque identité tout en considérant les identités comme un système de représentations, de symbolisations et porteur de sens."

En d'autres termes, les parts sont importantes, mais le plus importants peut venir de ce qu'elles signifient et représentent. Pourquoi sont-elles des "parties" d'un tout ? Est-ce qu'elles s'intègrent dans ce tout ? Qu'est-ce qui les a séparées de ce tout ? Quel est leur rôle et leur fonction dans ce système en tant que tout ? Qu'est-ce qui se passe là-dedans ?

Dans son livre "Understanding and Treating Dissociative Identity Disorder" (Comprendre et Traiter le Trouble Dissociatif de l'Identité), Elizabeth Howell décrit astucieusement le TDI comme "le trouble masqué" et ses explications sont en accord avec Richard Kluft, qui a dit que seuls 6% de ceux avec un TDI montrent des signes de switchs évidents de façon continue. Cela entre clairement en résonance avec mon expérience. Seules quelques personnes qui me connaissent ont déjà remarqué mes parts. Et maintenant que j'ai appris à mieux contrôler mes symptômes, à gérer mes émotions à travers ma "fenêtre de tolérance", appris à m'ancrer et rester dans le ici-et-maintenant, appris à prendre en compte mes propres besoins à tous les multiples niveaux de moi-même, les switchs sont devenu de moins en moins spontanés et de plus en plus un choix. Mes sessions de thérapie, mes "explosions contrôlées" comme je les appelle, sont un endroit sûr où mes parts peuvent sortir. C'est devenu quelque chose de plus en plus privé au fur et à mesure que j'ai appris que c'est sain d'avoir des limites et que la vie privée ne signifie pas forcément "garder des secrets". Avoir une vie privée, c'est sain.

Durant la période difficile qu'ont été les années 2005 à 2008, le TDI était pour moi le "trouble à cacher", l'exemple-même de la honte. Je ne voulais que personne soit au courant. Pour beaucoup d'entre nous, la difficulté de vivre avec un TDI réside en grande partie dans le fait qu'on l'occulte pour ne pas être mis à l'écart ou étiqueté comme "bizarres". On a peur de la peur des autres, et de leur rejet. Beaucoup d'entre nous font de leurs mieux pour cacher leurs part. Beaucoup de gens avec TDI que je connais travaillent en tant qu'assistants social, infirmières, professeurs, soignants, ou sont dans les affaires et ne peuvent pas se permettre de laisser l'information "fuiter". C'est souvent la pression qui est mise sur le besoin de tout garder étroitement sous contrôle au travail qui est la cause des difficultés les plus importantes. Peu d'entre nous croient que leur patron resterait sympathique si il savait que nous sommes une "Sybil" : ce n'est pas ce que nous sommes vraiment qui nous fait peur, mais l'idée que les gens se font de ce que nous sommes, idée qui est basée sur des mythes et des caricatures. Gérer l'anxiété est souvent plus difficile que gérer nos parts.

Pour beaucoup d'entre nous, les symptômes principaux sont invisibles. L'accent mis sur les "parts" éclipse des conflits plus subtils : l'alimentation chaotique ou désordonnée ; les pensées de catastrophes ou paranoïaques ; l'affect émoussé et la sensation de vide chronique ; même les périodes d'amnésie fréquentes qui peuvent se produire tout au long de la journée. On fait de notre mieux pour cacher cela, pour "avoir l'air normal", pour épousseter nos pantalons et remettre la faute sur la fatigue, l'inattention ou l'âge. On peut vous jurer que peu de nos symptômes sont vraiment visible depuis l'extérieur.

TDI est une étiquette qui peut aider à l'adaptation car elle permet de chercher une aide appropriée. Cette aide est rarement fournie par le secteur de santé public, mais le secteur privé, au moins, sait avec quoi nous vivons et avoir un thérapeute qui sait ce avec quoi l'on vit peut être une bonne chose. Et cette étiquette peut être reçue comme un don du ciel après le chaos d'une crise, où le comportement, les émotions et les réactions n'ont aucun sens et ont des relents inquiétants de folie et de démence : comprendre vos réactions sont normales, que d'autres gens se sentent et réagissent comme vous est probablement le côté le plus libérateur et donnant le plus d'espoir lorsque l'on est étiqueté.

Mais cela dépend de ce à quoi ressemble l'étiquette. Si elle laisse entre-voir l'ombre d'une vie passée à entrer et sortir des instituts psychiatriques, un futur sombre aux ambitions brisées, aux relations vouées à l'échec et à la prise de médicaments faisant grossir, alors l'étiquette donne peu d'espoir et ne rassure pas vraiment. En revanche, si l'on voit le TDI comme une condition qui est totalement logique, naturelle et normale (une réponse adaptative et créative afin de survivre à un trauma qui aurait été insurmontable autrement) et si on reconnait que c'est une condition avec un pronostique positif comme le disent les études récentes, alors l'étiquette peut être d'une grande aide. Si on voit d'autres personnes faire des progrès significatifs dans leur guérison et mener leur vie avec succès, alors cette étiquette peut procurer un soulagement palpable. On a besoin que plus de témoignages de survivants soient disponibles afin de donner espoir et de permettre aux gens de croire en un lendemain meilleur.

Cette étiquette peut s'adapter, mais on peut également s'adapter à l'étiquette. Même inconsciemment, on peut finir par se comporter de la façon dont on est "supposé" se comporter en ayant un TDI. A travers l'influence sociale, il est possible de copier les particularités et les caractéristiques d'autres gens que l'on rencontre ou que l'on connait qui ont un TDI et, à l'inverse des recommandations cliniques (comme l'ISSTD Guideline), on peut finir avec des parts très élaborées et très dissociées. Etre au milieu de gens qui vous acceptent et comprennent pourquoi vous avez des parts est un sentiment très puissant. Et parfois, après avoir vécu si longtemps dans le secret avec une peur étouffante de la stigmatisation et de la discrimination, le résultat peut être une sur-compensation et l'on devient encore plus dissociatif. Car c'est tout ce que nous avons en commun avec ces gens qui seraient sinon des étrangers, et la pression inconsciente du groupe peut nous inviter à exagérer notre dissociation pour nous y intégrer. Avoir des parts, montrer ces parts, peut devenir une sorte de "carte de membre" grâce à laquelle on montre que l'on appartient au groupe. Cela nous détourne d'une expression sécure des parts dans l'intimité de la maison ou de la thérapie à une façon de se connecter aux autres uniquement à travers les alters.
L'étiquette commence à dicter notre conduite.

Il est arrivé que je vois se développer une sorte de compétition parmi les gens avec des troubles dissociatifs, comme cela peut exister dans d'autres domaines de la vie. Ce n'est pas dit ouvertement, mais il existe une sorte de hiérarchie basée sur les degrés de traumatisme ou de dissociation que l'on peut développer : "j'ai plus de parts que toi", "j'ai un TDI basé sur la programmation mentale, pas seulement un TDI 'normal'".
Je contredirais toujours cela en soulignant que ce qui compte, c'est notre expérience subjective de ce qu'est le trauma, plutôt que de compter les points d'un "système de notation" externe. Et j'ajouterais même que, pour beaucoup d'entre nous, le rejet et les abus subis à cause de nos parents est plus dur à supporter que le plus terrifiant des abus rituel. Parfois, la polyfragmentation et le fait que les abus et la victimisation continuent peut même devenir une sorte de "médaille d'honneur" : ça peut être un moyen inconscient de prouver que nous ne pouvons pas être totalement soigné, plutôt que de montrer la réalité tragique d'une souffrance immense qui demandera beaucoup de travail et d'implication pour être dépassée.

Pour beaucoup de personnes avec qui j'ai parlé, le résultat d'une telle compétition est qu'ils ont le sentiment de ne pas être "suffisamment TDI". Ils se mesurent aux critères de diagnostic, ils remplissent les cases ; même les phénomènes qu'ils vivent correspondent grandement à ce que vivent les autres. Mais le doute sombre et sournois demeure : ils ne sont pas "suffisamment TDI" par rapport aux autres. C'est là que les statistiques de Richard Kluft doivent intervenir : seulement 6% des personnes avec TDI le montrent de façon évidente et continue. Il est donc logique de considérer que si nous basons nos perceptions du TDI sur les 6% qui crient le plus fort (ou montrent le plus leurs parts) alors nous sommes à côté de la véritable représentation du TDI, qui devient non plus un "trouble à cacher" mais cette chose louche représentée dans "United States of Tara".
L'étiquette peut donc être adaptative, mais pas si nous nous adaptons à elle et si nous avons besoin de nous sentir "plus TDI" que ce que nous sommes. En cachant nos symptômes, nous sommes en réalité plus en phase avec la majorité de 94% qui fait de même.

La vérité est que les parts sont juste ça : une partie fondamentale et importante du TDI, mais pas le TDI. On peut être dissociatif à propos du fait d'être dissociatif. Une analogie qui m'a beaucoup aidé est celle du zoom : on a un point de vue, et on est capable de zoomer et de dé-zoomer. Quand je zoome, je suis présente avec une ou plusieurs autres parts de ma personnalité, par exemple avec Diddy, ma part de quatre ans. Je suis présente avec la dure réalité de son besoin d'amour et d'acceptation, ses envies d'attachements, ses pensées magiques et son besoin désespéré de protection. Ou alors, je suis avec Charlie, ma fière part de huit ans, acerbe et fougueuse, avec son fardeau de culpabilité due au fait qu'il a été forcé de perpétrer des abus. Ce sont des parts très réelles, très incarnées, de ma personnalité. Elles existent, elles ressentent, elles pensent, elles désirent, elles espèrent, elles désespèrent. Mais elles ne sont pas le moi-entier, elles ne sont pas l'image entière.

Si je dézoome, je vois le moi-entier, le moi-en-tant-que-nous qui comprend chacune de ces parts précieuses et uniques. Et alors je peux commencer à voir que chacune d'entre elles a une fonction et une raison d'être.
Voilà l'une des raisons pour laquelle Diddy est une petite fille âgée de quatre ans : elle était celle capable d'attirer l'attention bienveillante et le calme des personnes autour de moi, quelque chose dont je suis plus ou moins incapable. Elle est celle avec ses désirs d'attachement encore intacts, qui veut aimer et être aimée, bien loin du manque de confiance cynique et de l'attente du rejet de mes parts adolescentes. Diddy est petite, vulnérable et aimable, et représente ces parts de moi que j'ai séparé et dissociée, que je ne peux pas exprimer en tant qu'adulte.

Et il a été bien plus facile de comprendre pourquoi Diddy était là, pourquoi j'avais besoin d'une Diddy séparée de moi et d'essayer de discerner qu'est-ce qui m'échappait, qu'est-ce que je refusais de ressentir, que de regarder bouche-bée cette femme de 30-et-quelques années roulée en boule sous le bureau et parlant avec une voix d'enfant.
Et tandis que je commençais à reconnaître les émotions de Diddy, ses pensées et ses souvenirs comme étant les miens, j'ai spontanément découvert que j'avais de moins en moins besoin de "switcher" avec Diddy pour combler ces besoins. A la place, je suis devenue capable de m'accorder à ce que Diddy en tant que part de moi disait, faisait et voulait afin d'être capable d'y répondre en tant que part adulte. Si je n'avais pas été capable de dézoomer de ce point de vue centré sur Diddy, je n'aurais jamais été capable de la placer et de la comprendre dans le contexte du moi-entier.

Mais j'avais besoin d'être capable de dézoomer encore plus, au-delà de moi-même. Le trauma a un effet terrible de rétrécissement de la conscience, nous forçant à nous concentrer d'une façon presque autistique sur les micro-messages de "l'ici et maintenant", de la même façon que les jeunes enfants ne peuvent voir, entendre et ressentir que ce qui se passe dans le présent.
J'avais besoin d'une "vision du mental", de dézoomer encore plus loin afin de ne pas seulement me voir comme une agglomération de parts presque totalement déconnectée, mais en tant que personne, en tant qu'être unifié même si déconnecté, une personne qui existe dans un schéma social plus grand que le moi-en-tant-que-nous.

Le point de vue social existe sur un grand nombre de plan différent : le moi en tant que moi-et-Rob, le moi en tant que client, le moi en tant qu'amie, le moi en tant que collègue. C'est un monde plus grand qui englobe d'autres gens. En général, nous ne voulons pas devenir égoïste et égocentré, et nous sommes souvent mortifiés de réaliser à quel point nous pouvons échouer à ressentir de l'empathie envers les autres. Voir les autres comme une menace alors qu'ils essaient juste de nous aider, reculant face à leur tentative de réconfort, ignorant leur fatigue devant notre propre hyperactivité (nous ne souhaitons pas que cela les affecte négativement, mais ça arrive souvent). Les éclairs lancinants du trauma dans nos vies nous rendent partiellement sourds aux autres, ne nous laissant que peu d'énergie et de temps pour nous concentrer sur ceux autour de nous. J'ai dû me pardonner cela, être indulgente pour mes échecs. Mais j'ai aussi dû réaliser que parfois, j'avais besoin de prendre du recul par rapport à mes tentatives obsessionnelles de résoudre l'énigme qu'était le trauma et la dissociation dans ma vie, et de prendre aussi en compte les autres gens.

Et pour enfin dézoomer au maximum, il y a ma place dans la société. Un de mes moments les plus difficiles a été en 2008, quand j'ai dû arrêter mon travail d'aide-soignante que j'adorais. Aider a été un exutoire adapté à mon besoin dévorant de surpasser le mauvais par du bon, mais était incroyablement difficile, et au beau milieu d'une thérapie sur mes traumas qui semblait ne plus finir, je savais que j'avais besoin de faire une pause. Il en a résulté une période très sombre, durant laquelle j'ai traversé une phase suicidaire intense. Après une nuit particulièrement risquée, au coeur d'une semaine particulièrement difficile, ma thérapeute a suggéré que je lise le livre de Viktor Frankl, "Découvrir un sens à sa vie". Cela m'amuse toujours qu'un thérapeute ait suggéré à un client suicidaire de se remonter le moral en lisant un livre profondément sombre décrivant les atrocités des camps de concentration Nazis. Mais cela a eu un effet profond sur moi, car ça m'a poussé à dézoomer pour atteindre un point de vue plus large, au niveau de la société. Cela m'a fait réaliser que je ne suis pas seule dans ma souffrance. Non, et je ne suis même pas unique. Pour citer les mots étrangement sages de Battlestar Galactica, "C'est arrivé avant, cela arrivera encore".

J'aurais pu rester concentrée sur ce niveau microscopique que nous étions, mes parts et moi. J'aurais pu dézoomer un petit peu, juste au niveau de moi-même par rapport à ma thérapie et ma famille. Mais au lieu de ça, j'ai été poussée à regarder le contexte plus large que forme la souffrance humaine et à voir la place que j'y occupais. Je me suis sentie petite, insignifiante. Mais étrangement, ma souffrance ne parut moins forte, moins significative ou moins importante. Je n'en ai pas retiré une impression de hiérarchie ou de compétition, ou que "la souffrance de Viktor Frankl est plus forte que la mienne, de quoi est-ce que je me plains...". A la place, j'en ai retiré une sensation puissante et persistante, celle dont j'avais besoin pour survivre.

Je devais traverser cette période suicidaire. Je devais traverser cette thérapie dont la longueur s'était étirée sur des mois, puis des années. Je devais recommencer à être fonctionnelle et à être capable de faire quelque chose.

J'ai alors réalisé, d'une façon qui est restée gravée dans la compréhension que j'ai de la souffrance désormais, que le sentiment d'impuissance est l'essence même de mon trauma, et que mon combat n'était pas contre le TDI, contre mes parts, ni même contre le trauma. Mon combat était contre l'impuissance. J'avais besoin de m'élever contre ce sentiment, de trouver un sens à ce que j'endurais et avais enduré, et d'en retirer quelque chose. Cette histoire relatant la souffrance des camps de concentration - l'impensable horreur infligée à des êtres humains par des êtres humains - a allumé en moi l'envie explosive de guérir afin de pouvoir aider à m'opposer à cette inhumanité que je constate chaque jour autour de moi : dans les abus sexuels, dans le trafic d'êtres humains, dans les violences domestiques, dans l'exploitation pour le travail, dans le viol, dans la mutilation des femmes, dans le manque d'accès à l'eau potable pour 3 milliards de personnes et dans d'innombrables autres situations.

Depuis, j'ai dézoomé encore plus. J'ai commencé à redécouvrir la nature. J'ai redécouvert les étoiles dans le ciel : les milliards d'étoiles dans notre galaxie, les milliards de galaxies avec chacune des milliards d'étoiles dans notre Univers - ces réalités enivrantes et l'insignifiance minuscule (et pourtant tellement pleines de sens) de nos personnes sur cette planère marbrée de bleu et de vert suspendue dans le vide.
Cela a été pour moi un panorama d'une grandeur inimaginable qui est devenu une source d'inspiration autant que de réconfort et qui m'a remplie d'un désir de m'engager encore plus fortement dans le niveau "quantum" de mes parts. Cela m'a simplement rappelé que je n'étais qu'un être humain. Je suis précieuse, j'ai de la valeur, mais je ne suis ni différente, ni unique. Je ne suis pas une catégorie discrète, une "femme avec plusieurs personnalités", comme si il y avait le genre humain puis, au-delà de ça, les gens avec TDI. La perspesctive via multiples zooms m'a aidé à voir que je suis normale, je suis humaine et il n'y a rien qui me soit arrivé qui ne se soit pas déjà produit avant et qui ne se reproduira pas à nouveau. Et au coeur de tout cela, je ne suis pas "spéciale".

Ce concept "d'être spéciale" a commencé à me fasciner. C'est une expérience étrange que de se tenir devant un groupe, de donner un discourt ou de diriger une formation sur le TDI et d'être cernée par une certaine fascination (parfois morbide), une certaine curiosité ou par la perplexité. Une centaine de questions jaillissaient d'une centaine de bouches : qu'est-ce que cela fait de switcher, êtes-vous consciente des switchs, pouvez-vous les contrôler, pourquoi personne n'a remarqué les abus, que ressentez-vous pour vos abuseurs, avez-vous toujours su que vous aviez des parts ?

Et cela me stupéfiait de voir tout ce monde qui me considérait comme "différente" parce que j'avais un TDI. Et j'en revenais, encore et encore, à l'idée que je maintiens encore plus fermement aujourd'hui que par le passé : je ne suis pas spéciale ; je ne suis certainement pas une bête de cirque devant laquelle ont fait la queue et que l'on titille avec un bâton comme on le faisait au temps de Bedlam. Et même si une grande partie de l'intérêt que l'on portait sur mon histoire et sur moi était bien intentionné, cela m'a laissé un sentiment inconfortable et ainsi m'arrachait à ma "normalité" innée, humaine.

J'en suis venue à croire avec ferveur que se concentrer sur les personnalités multiples est manquer le point le plus important. Le TDI n'est pas rare, il n'est pas unique, il n'est pas spécial. C'est juste un groupe de symptômes logiques mis en place en réponse à un terrible traumatisme. C'est une façon normale de réagir face à une enfance totalement anormale. En fait, j'ai un TDI parce que je suis normale. Si je n'avais pas réagi normalement au trauma chronique et à l'attachement déséquilibré, je n'aurais pas développé de TDI. Le trauma a essayé de me faire croire que je n'étais pas humaine, que j'aurais dû être exclue de l'humanité. Le fait de se sur-concentrer sur les parts a bloqué les autres impacts qu'a eu le trauma comme la somatisation ou bien la difficulté que nous avons d'attribuer un sens réaliste à ce que nous avons vécu.

Tenter de nous rendre "spéciaux", même si c'est de façon positive, nous transformer en sujet de documentaire TV pour que les gens nous scrutent, cela a pour effet de nous séparer encore plus du spectre de la normalité au sein de l'humanité. Et cela peut se mêler de façon dangereuse avec notre sentiment inné, d'origine traumatique, de honte et d'inutilité, de nous offrir une identité qui n'attirera qu'au mieux un peu d'attention. Cela peut être de l'attention négative, tels que les stéréotypes et la discrimination et les attaques inévitables des trolls d'internet niant l'existence du TDI, mais souvent n'importe quelle attention est bonne à prendre. Cependant, cela perpétue le cercle d'abus psychologique et émotionnel dans nos vies. On n'y résiste pas, car nous avons été conditionnés à l'accepter, à accepter que nous ne sommes pas vraiment humains et que l'on a, en réalité, aucun droit et que les choses sont telles qu'elles devraient l'être. Il semble plus supportable d'être titillé avec un bâton que d'être totalement ignoré.

Mais j'en suis venue à croire fermement que je ne suis pas spéciale, que je ne suis pas bizarre, et donc que je ne veux pas me montrer de façon sensationnelle. Je suis une personne normale qui a répondu de façon normale à des traitements anormaux : le TDI n'est pas plus exceptionnel que la couleur de la peau qui s'est adapté à de longues expositions au soleil.

J'ai été énormément aidée par une thérapeute qui ne s'étonnait pas de ma multiplicité mais qui me demandait du progrès et une avancée constante, chaque semaine. "Le TDI n'est pas une excuse aux mauvais comportements", m'a-t-elle dit très tôt. Ce n'est pas non plus une excuse pour l'égocentrisme, l'égoïsme, la paresse ou la lâcheté, chacune de ces choses reposant de façon latente à l'intérieur de moi. Elle me voit comme un être humain, comme elle. Elle ne me rabaisse pas à l'état d'enfant, ne me traite pas comme si j'étais "spéciale". Elle ne me relègue pas à une sorte de sous-catégorie d'être humain et ne m'attribue pas d'étiquette. Elle accepte chacune de mes parts et il n'y a aucun mouvement de surprise quand l'une d'entre elle apparait dans nos sessions ensemble. Car elles apparaissent pour que nous puissions continuer notre travail, à la frontière des crevasses de ma psyché, travaillant pour essayer d'intégrer mon moi entier en un tout connecté : mes parts, mes expériences, mes émotions, mes souvenirs, mon corps, mes pensées, mes liens d'attachements, mes croyances, mes limites, mes perceptions, ma honte et la souffrance encore à vif qui est ancrée profondément en moi et ne semble pas vouloir partir. Parfois, j'ai besoin de la dissociation pour continuer à faire avec mais, lentement, ce besoin se dissipe et, petit à petit, une version complète de moi-même, la somme de mes parts, émerge.

Je vois ça comme l'équivalent mental de l'écriture cursive : aucune des lettres ne perd sa signification, son sens ou ne cesse d'exister. Elles se rejoignent afin de former des mots, des phrases, de la prose, qui permet un impact encore plus fort que si ces lettres étaient séparées. Les parts de la personnalité se fusionnent afin de former, ensemble, un tout unifié et puissant.

Et je voudrais, ainsi que mes parts, écrire une prose magnifique avec ma vie.
Les parts ne sont pas le problème : elles sont la solution.
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